en
fr
  • LES DIALOGUES INATTENDUS

    Tyson / Monet

    Une question de peinture

  • Depuis plus de trente ans, dans un parcours diversifié qui va de la sculpture et des installations à la peinture et au dessin, l’artiste britannique Keith Tyson, lauréat du prix Turner, sonde, dissèque, explore et interroge la réalité. Sa mission, qui ne se limite pas à un unique style artistique, consiste à questionner l’art et à interpeller le public. Travaillant avec divers matériaux – peinture, argile, métal, résine –, il remet en question notre connaissance de ce monde que nous percevons comme réel, et le rôle de l’art dans la représentation qu’il en donne.

    Dans les années 1990, alors qu’il n’est encore qu’étudiant, Tyson invente The Art Machine, dispositif conceptuel qui lui permet de repousser les limites du rôle traditionnel de l’artiste comme créateur. Cet algorithme génère en effet, de façon aléatoire, des propositions d’œuvres d’art. The Art Machine donnait la séquence des instructions, Keith exécutait les œuvres. Certaines lui déplaisaient par leur esthétique, leur style ou leur contenu conceptuel, mais il « s’exécutait » simplement parce que la machine lui en donnait l’ordre.

    Dans des œuvres ultérieures, c’est la peinture elle-même qui devient le co-artiste. Dans Nature Painting (2008), la pâte, mélangée à des produits chimiques et versée sur de l’aluminium, trouve elle-même sa voie vers la forme et la solidification. Plus récemment, dans Life Still (2019) – série de natures mortes –, Tyson déconstruit des tableaux de fleurs traditionnels du xviie siècle et concçoit des œuvres stylistiquement très différentes les unes des autres. Dans une série appelée « Cyborgs », il photographie numériquement des fleurs sur lesquelles il peint par la suite avant de les photographier à nouveau, donnant ainsi naissance à des objets suspendus entre le monde réel et le monde numérique.

    Ce refus de considérer l’artiste comme unique créateur d’une œuvre d’art originale, et la conviction que l’artiste n’est au contraire qu’une entité qui coexiste de façon enchevêtrée et interconnectée avec les divers éléments qui composent le monde, semblent faire de Keith Tyson le deuxième artiste le plus improbable pour engager un dialogue avec Claude Monet. Mais c’est précisément ce qui le qualifie pour participer aux Dialogues inattendus dans lesquels, deux fois l’an, des artistes contemporains sont invités à réagir de manière surprenante aux œuvres permanentes de la collection du musée Marmottan Monet.

    Pour cette commande, Keith Tyson a choisi deux œuvres très différentes : Le Pont de l’Europe, la gare Saint-Lazare – peinture urbaine réaliste de Paris à l’ère de la machine à vapeur – et Bras de Seine près de Giverny, soleil levant , paysage résolument romantique représentant un arbre près d’une rivière. Dans le premier, une masse d’acier se déplace dans l’environnement bâti d’une ville, la solidité matérielle du train étant masquée par une vapeur diaphane. Dans le second, la lumière brille sur un arbre penché vers l’eau de la rivière où scintillent les couleurs du temps qui passe. Ces deux tableaux sont des explorations magistrales du phénomène du temps, de l’espace et de la lumière.

    La physique nous apprend que ces phénomènes sont intimement liés. Si nous regardons un arbre, nous ne le voyons qu’à cause de la lumière. C’est elle qui fait ressortir la matière qui le compose et, à partir de cette lumière qui franchit les distances et atteint nos yeux, nous reconstituons l’apparence d’un arbre. En raison du temps qu’il nous faut pour recréer cette apparence, nous voyons toujours l’arbre dans le passé. En ce sens, il n’est pas vraiment présent au moment où nous le voyons. Le regard, tout comme l’acte de peindre, donne une représentation du passé, et non du présent.

    Si la réponse de Tyson à Monet est tout à fait curieuse, c’est que l’artiste anglais dans ses œuvres conçues pour l’occasion, représente la réalité en utilisant comme matériau une multiplicité de passés. Son œuvre rassemble plusieurs regards dans le temps et dans l’espace, et non un unique point de vue fixe dans une lumière immuable. Son tout récent tableau sur la ville de Londres est troublant, irréel et futuriste. Il semble embrasé. En réalité, il est composé de multiples lumières, couleurs et reflets réunis en une même scène filmée sur l’espace d’un an. Un autre tableau, Four Seasons, représente la maison de Tyson, à la campagne, sur une durée d’un an. Les formes fractales par lesquelles une partie de la vue se transforme en une autre à la saison suivante font écho à celles du tableau de Monet. Dans ces deux œuvres, l’artiste remet en question les limites de la peinture et la quantité d’informations sur le temps et l’espace que peut contenir une seule toile.

    Une grande part du travail de Tyson est influencée par les sciences. La physique quantique, l’informatique, la biologie, la chimie et l’astronomie font partie de sa palette au même titre que la matérialité de la peinture. Monet aussi avait trouvé une source d’inspiration dans la science, qui l’a aidé à représenter le monde. Il a été tout particulièrement été influencé par les recherches sur la lumière, et notamment par le « cercle chromatique » défini par le chimiste français Michel Eugène Chevreul dans son ouvrage publié en 1839 De la loi du contraste simultané des couleurs et de l’assortiment des objets colorés considérés d’après cette loi dans ses rapports avec la peinture, les tapisseries. Ce cercle, qui permettait d’étudier les couleurs complémentaires et les illusions produites par leur proximité, a inspiré l’utilisation de la couleur par Monet : ce qui ressemble de loin à une plage de couleur unie se compose en fait de centaines de couleurs différentes, soigneusement choisies pour donner l’impression d’une lumière tombant sur une surface.

    Par l’intérêt qu’ils portent à la science et par leur remise en question des conventions – concernant ce qu’est la peinture et ce qu’elle peut représenter –, Monet et Tyson montrent l’un et l’autre que la réalité n’est pas ce qu’elle paraît. Tous deux explorent dans leurs œuvres les limites de la peinture et les possibilités de capter la vérité de l’existence. Tous deux montrent aussi que l’art n’existe pas dans un vide, mais est profondément lié aux sciences dans un processus qui cherche à révéler les mystères de l’univers et du monde matériel dans lequel nous vivons.

    EXPOSITION

    du 22 octobre 2019 au 1er mars 2020

    TARIFS

    Plein tarif : 12 euros
    Tarif réduit 8,50 euros
    Moins de 7 ans : gratuit